Sécurité sociale : à 80 ans, la vieille dame fatiguée en pince pour Beveridge ?
Synthèse du débat UDAP du 22 juin 2026
À l’occasion des 80 ans de la Sécurité sociale, l’UDAP a réuni plusieurs experts de la protection sociale, du conseil, de l’assurance et du dialogue social afin de réfléchir à l’avenir d’un modèle auquel les Français demeurent profondément attachés. Derrière une question volontairement provocatrice, « La vieille dame fatiguée en pince-t-elle pour Beveridge ? », se cachait une interrogation essentielle : comment préserver durablement notre système de protection sociale face au vieillissement démographique, à la progression continue des dépenses et à l’accumulation des déficits ?
Animés par Sandrine Lemoine, déléguée générale et introduits par Frédéric Bernard, président de l’UDAP, les échanges ont permis de confronter les regards de Franck Duclos (Actense), Jérémy Pereira (Mercer), Thomas Saunier (Malakoff Humanis) et Francky Vincent (Fédération Assurance CFE-CGC).
Un système français déjà largement hybride
Le premier enseignement du débat est sans doute que la France n’est plus réellement un système bismarckien au sens strict.
Comme l’a rappelé Franck Duclos, les cotisations sociales ne représentent plus que 48,5 % des recettes de la Sécurité sociale, soit moins de la moitié de son financement. Le reste provient d’impôts, taxes et contributions diverses. En matière de santé, les cotisations ne financent plus que 37,5 % des ressources de la branche maladie.
À l’inverse, certaines branches demeurent très proches du modèle assurantiel d’origine. Ainsi, la branche Accidents du travail – Maladies professionnelles (AT-MP) est financée à 96 % par les cotisations des entreprises. Pour autant, plusieurs intervenants ont souligné que ceux qui financent ne sont plus réellement ceux qui décident, ce qui éloigne également le système français de la logique bismarckienne historique.
Au fil des décennies, la France a donc construit un modèle hybride où les mécanismes de solidarité universelle se sont progressivement renforcés tout en conservant des éléments contributifs hérités du système d’origine.
La question centrale : qui pilote la protection sociale ?
Au-delà des mécanismes de financement, les intervenants ont surtout mis l’accent sur un enjeu de gouvernance.
Jérémy Pereira a rappelé que le Conseil de la CNAM fonctionne aujourd’hui davantage comme une instance consultative que décisionnelle. Il s’est également interrogé sur les conséquences d’une étatisation plus poussée du système de santé alors que la France a connu 11 ministres de la Santé au cours des deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Dans un contexte de rotation rapide des responsables politiques, comment construire une stratégie de santé publique sur le long terme ?
Thomas Saunier a proposé une lecture différente du système français, reposant sur trois étages complémentaires :
- la solidarité, incarnée par la Sécurité sociale ;
- la mutualisation, portée par les complémentaires santé et prévoyance ;
- l’individualisation, laissée au choix des assurés.
Selon lui, les difficultés apparaissent lorsque l’un de ces acteurs cherche à intervenir sur le terrain de l’autre sans réelle concertation. Le débat a notamment rappelé l’exemple du « 100 % Santé », dont le coût final aurait atteint 3,5 milliards d’euros, dont près de 2,5 milliards supportés par les organismes complémentaires, alors que les estimations initiales évoquaient environ 150 millions d’euros.
Une opposition forte à la « Grande Sécu »
Le sujet de la « Grande Sécurité sociale » a constitué l’un des principaux points de convergence entre les intervenants.
Pour Francky Vincent comme pour les trois autres participants, l’extension du champ d’intervention du régime obligatoire ferait peser un risque majeur sur le dialogue social, l’innovation et la diversité des réponses apportées aux assurés.
Les organismes complémentaires jouent en effet un rôle devenu considérable dans le système français. Ils versent aujourd’hui près de 40 milliards d’euros de prestations santé et environ 30 milliards d’euros de prestations de prévoyance chaque année.
Pour Thomas Saunier, cet équilibre explique notamment pourquoi le reste à charge des Français demeure parmi les plus faibles des pays développés. Après intervention de la Sécurité sociale puis des complémentaires, il représente seulement 7 % des dépenses de santé, un niveau particulièrement bas au sein de l’OCDE.
Prévention : le parent pauvre de notre système
S’il est un sujet sur lequel tous les intervenants se sont retrouvés, c’est celui de la prévention.
Comme l’a résumé Franck Duclos, aujourd’hui 97 % des dépenses de santé sont encore consacrées au curatif, laissant une place marginale à la prévention.
Pourtant, de nombreux exemples montrent son potentiel :
- dans la branche du transport routier, plus de 100 000 salariés bénéficient désormais du programme de prévention « Transportez-vous Bien » ;
- chez Malakoff Humanis, un dispositif de prévention cardiovasculaire a été proposé à 750 000 personnes, avec 75 000 bilans effectivement réalisés, et 15% de pathologies évitées ;
- les campagnes ciblées menées en entreprise permettent aujourd’hui de détecter précocement certaines pathologies, notamment dermatologiques ou cardiovasculaires.
Les intervenants ont souligné que l’entreprise pouvait devenir un véritable territoire de santé, à condition d’associer davantage les partenaires sociaux, les professionnels de santé et les organismes complémentaires.
La donnée de santé : un gisement encore sous-exploité
Un autre consensus s’est dégagé autour de la nécessité de mieux utiliser les données de santé.
Pour Thomas Saunier, la France est paradoxalement l’un des pays qui possède le plus de données médicales tout en étant l’un de ceux qui les exploitent le moins efficacement.
Les organismes complémentaires constatent pourtant que lorsque l’information est personnalisée et adressée au bon moment, l’impact est considérable. Certaines expérimentations évoquées durant le débat affichent ainsi des hausses d’usages pouvant atteindre +70 % à +100 % pour des dispositifs comme le second avis médical ou la téléconsultation.
L’exploitation plus intelligente des données pourrait également permettre de mieux cibler les actions de prévention selon les métiers, les entreprises ou les territoires.
La fraude : un axe de coopération prometteur
La lutte contre la fraude est apparue comme l’un des domaines où la coopération entre acteurs produirait les résultats les plus tangibles.
Selon les chiffres évoqués au cours du débat :
- la fraude détectée par l’Assurance maladie atteindrait environ 700 millions d’euros en 2025 ;
- son montant réel pourrait être proche de 4 milliards d’euros ;
- les coûts indirects ou cachés pourraient atteindre 13 milliards d’euros.
À lui seul, le dispositif antifraude de Malakoff Humanis permettrait d’éviter environ 90 millions d’euros de versements indus. Rapporté à l’ensemble des complémentaires santé, le potentiel d’économies atteindrait près de 1 milliard d’euros, auquel s’ajouteraient 1,4 milliard d’euros d’économies potentielles pour la Sécurité sociale.
Plusieurs intervenants y voient un exemple concret de ce que pourrait produire une véritable gouvernance partagée.
Des exemples internationaux qui incitent à évoluer
Le regard porté sur l’étranger a mis en lumière plusieurs évolutions majeures.
Jérémy Pereira a notamment rappelé que les délais d’accès aux innovations thérapeutiques demeurent importants en France. Pour certains traitements innovants, le délai moyen d’accès atteint 576 jours en France contre 368 jours dans le reste de l’Europe, tandis que 20 à 30 % des innovations thérapeutiques disponibles chez nos voisins européens ne sont pas encore accessibles aux patients français.
Les exemples allemand, australien ou scandinave ont également été évoqués pour illustrer différentes formes de coopération entre acteurs publics, partenaires sociaux et assureurs privés.
Préserver le principal ciment du vivre ensemble
En conclusion, les participants ont largement partagé le constat selon lequel la Sécurité sociale reste l’un des principaux facteurs de cohésion nationale.
Mais cette « vieille dame » doit désormais faire face à des défis majeurs : un système de protection sociale qui représente près de 33 % du PIB, des besoins de santé croissants, un vieillissement accéléré de la population et des contraintes budgétaires renforcées par la remontée des taux d’intérêt réels.
Au-delà des débats entre modèles bismarckien ou beveridgien, une conviction a émergé : l’avenir de la protection sociale française passera moins par une révolution institutionnelle que par davantage de coopération entre les acteurs, une gouvernance modernisée, un investissement massif dans la prévention et une meilleure capacité à utiliser les données disponibles au service de l’intérêt collectif.
À l’approche des échéances de 2027, les participants ont ainsi appelé à dépasser les postures idéologiques pour construire des solutions pragmatiques capables de préserver ce qui demeure, pour beaucoup de Français, l’un des fondements essentiels du vivre ensemble.